On est de son enfance comme on est d’un pays, disait Antoine de Saint-Exupéry. Mon père, l’écrivain Jean Groffier, dirigeait à Bruxelles une jeune revue littéraire, Tribune, courtisée par Marinetti désireux de revigorer un futurisme en perte de vitesse. La maison où j’ai grandi bruissait d’amis romanciers, poètes, dessinateurs, belges et étrangers. Ils étaient enthousiastes, idéalistes, anti bourgeois et avaient promis, dans le manifeste de la revue, de « rester purs ». Ma première poupée me fut donnée par un poète italien injustement oublié, Lionello Fiumi. Les revues littéraires sont des êtres fragiles. Celle de mon père dura sept ans, puis fut emportée par les bouleversements de l’époque. Il me resta un goût profond pour la musique des mots et des couleurs. Passionnée d’histoire, je m’inscrivis pourtant en droit à l’Université libre de Bruxelles, la perspective de passer ma vie à enseigner dans un lycée de province m’ayant fait peur. Il y a parfois des mariages de raison heureux. Ce fut le cas.

Jean Groffier vu par H. Mathy

Un premier travail à l’Organisation Internationale des employeurs, à Genève conduisit à une offre d’emploi au Ministère du travail à Ottawa pour étudier les possibilités de ratification par le Canada des conventions internationales du travail. Je le quittai bientôt pour faire un doctorat à l’Université McGill à Montréal, période pendant laquelle, j’ai travaillé à l’Office de révision du Code civil du Québec. Après l’obtention du doctorat en droit civil, j’ai commencé à enseigner à la Faculté de droit de l’Université McGill avec pour domaines de spécialité le droit international privé et la terminologie juridique. Parallèlement, j’ai été pendant quelques années membre de l’Ordre des traducteurs du Québec. La traduction, faite dans des conditions permettant de savourer les mots de l’une et l’autre langue, est un métier passionnant, injustement sous-estimé. S’il s’exerce sous la menace de sanctions au cas où le quota de mots quotidien n’est pas atteint, c’est de l’esclavage.

Une retraite anticipée m’ayant fait chercheur émérite au Centre Paul-André Crépeau de droit privé et comparé et offert l’inestimable cadeau d’un peu de temps, je suis revenue à mes premières amours : l’histoire du dix-huitième siècle, période où l’ « aude sapere » s’est imposée et où la langue tant française qu’anglaise alliait beauté et simplicité. Période aussi qui a fait et fait encore l’objet de multiples querelles entre ceux y voient l’origine de nos libertés fondamentales et ceux qui y découvrent la source de tous les « ismes » - racisme, fascisme, antiféminisme… - qui affligent notre époque. À ce propos, il me paraît essentiel de garder à l’esprit que le rôle de l’historien n’est pas de s’ériger en juge des gens et des évènements d’un autre temps à la lumière de nos valeurs. Cela revient à faire une « lecture » (marxiste, féministe, ou autre) et pas de l’histoire.

L’histoire du dix-huitième siècle a orienté mon intérêt vers l’encyclopédisme, les œuvres de Voltaire, les livres anciens et la promotion des collections spéciales de la Bibliothèque de l’Université McGill. Je m’occupe également du Nachlass de mon mari, le philosophe Raymond Klibansky (1905-2005) www.raymondklibanskywebpage.org) et de mes modestes collections de livres et de tableaux.